2011-04-23 11:23:59
Quelques notes à peu de jours du tournoi. Des notes de musique. « Des instruments à corde » ! C’est la réflexion qui me vient à l’esprit chaque fois que je descends les marches du Musée du Tennis à Roland-Garros. La scène est au sous-sol. Vigies fièrement dressées derrière leur écrin de verre comme des soldats à la parade, des raquettes de toutes les époques accueillent le visiteur. On dirait qu’elles leur font une haie d’honneur. Salut à vous, vieux tamis retirés des champs de bataille ! C’est cette armée de bois, de vieux cuirs, de boyaux fatigués, d’acier et de fibres de carbone qui forme l’ouverture du circuit muséographique. "Ouverture" au sens musical aussi ? Peut-être bien, surtout quand les lieux, renonçant à leur vocation première de faire entendre la douce musique des balles frappées et de donner une représentation du rythme sportif, s’ouvrent à d’autres notes, d’autres instruments, d’autres mesures : des concerts de jazz ! du coup, ce défilé de vieilles raquettes exposées en vitrine pourrait avoir sa place dans un auditorium ou un conservatoire ; il suffirait qu’elles soient muées en altos et violoncelles, avec le même alignement vertical et parfait qu’on peut admirer au Musée. Il y a des livres à écrire sur les rapports entre le tennis et la musique. Il existe, je crois, une correspondance secrète, originelle et presque sacrée entre ces deux arts. Un instrument de musique doit être accordé ; autrement, pas de tonalité juste et des couacs insupportables. Une raquette, c’est un peu pareil. Gare aux fautes, aux mauvais bruits de balle quand le cordage n’est pas bon et quand il rompt ! « Le cordage, c’est l’âme de la raquette », disait Arthur Ashe, un musicien des courts, tendance jazzy. Accord parfait : la balle bien frappée produit un bon son, une musique agréable, mieux : une harmonie. Elle fait swinguer celui qui la manie et vibrer ceux qui regardent ce dernier, du moins si c’est un champion – un virtuose ! – des courts. Le toucher de balle aurait-il partie liée avec l’art de caresser une guitare ou de toucher un piano ? Dans les deux cas, il faut faire des exercices, des échauffements. Répéter inlassablement. Pas d’impros brillantes sans ces préalables répétés jour après jour. Que croyez-vous donc ! Le tennis a lui aussi son solfège et ses gammes. Jadis, ses instruments étaient en bois et en boyau, comme un violon. L’art de fabriquer une raquette s’apparentait à celui des luthiers. Et les spécialistes savent bien que l'illustre société Babolat faisait dans la corde de violoncelle avant de se lancer, vers 1875, dans la confection de cordages pour le tennis. Signe de cet accord profond et historique entre les deux mondes ! Enfin, on ne compte plus les anciens tennismen qui se lancent dans la musique, soit qu’ils manient une gratte et tapent sur la batterie comme des acharnés après avoir tapé dans la balle pareillement, soit qu’ils fassent vibrer leurs cordes vocales comme notre Yannick national. Que la zique et la raquette aient des liens intimes, ils en savent quelque chose, les Noah, McEnroe, Pat Cash et autres CharlElie Couture, Martin Solveig ou encore Torben Ulrich (un gars extraordinaire : ancien top 100 des années 70 et joueur de Coupe Davis, mais aussi jazzman de haut niveau qui se produisit avec Sidney Bechet, Louis Armstrong, Stan Getz ou encore Miles Davis, et pour finir c'est le papa du leader mythique de Metallica Lars Ulrich) ! Des as de la raquette avec un violon d’Ingres dans leur housse, ou à rebours des professionnels de la musique avec une raquette jamais loin de leurs synthés, micros et platines. Aussi quelle magnifique idée d’avoir fait entrer le jazz à Roland-Garros ! Le son mat et claquant d’une volée, le sifflement arrondi des balles liftées, les soufflements et cris des gars qui se les échangent, les trilles du serveur qui enchaîne les aces dotés d'un si beau timbre, les ruptures de rythme ou au contraire la régularité d'un métronome : un match de tennis est un concert pour deux instruments à corde (et en double, un quatuor à cordes), avec tonalités multiples et partitions infinies. C'est un concert parfois indigeste – cacophonique, plein de bémols et de « canards » – mais parfois il est aussi sublime qu’un blues endiablé d’Armstrong, aussi chavirant qu’un be-bop syncopé ou qu’un ragtime contrapunctique, aussi haletant qu’une impro de Dexter Gordon. Et quand les adversaires sont bien accordés en se donnant la réplique de part et d’autre du filet, on dirait un duo de saxophonistes en fusion dialoguant avec leur instrument comme de vieux compères bavards et créatifs. Jazz à Roland ? « Mesdames et messieurs, un peu de silence, les joueurs sont prêts ». En avant la musique !
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