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David Brunat

  • Tennis au pays des Soviets

    2009-09-25 10:11:03
    Lien entre les hommes, le tennis efface les frontières et se rit des idéologies qui dressent entre eux des murs de haine, d’acier et de sang. Prodigieux et inattendu, parfois il fait des miracles.

    A Moscou, jadis, dans la Russie bolchevique, des privilégiés jouaient au tennis. Le fait que je veux évoquer est arrivé en 1929 et il s’est poursuivi quelques années. Il vaut qu’on le ressuscite, je crois, car l’amour de la balle ronde au pays de Pouchkine et de Davydenko n’est pas né d’hier ni dans la tête d’une clique de dissidents.

    Lénine était mort depuis cinq ans. L’Occident allait connaître à ses dépens ce qu’il en coûte de laisser faire la spéculation à l’envi et de vénérer l’argent abondant et le gain sans contrôle (tiens donc ! l’histoire se répète et se pastiche elle-même ?).

    Quant à la jeune et nerveuse Révolution russe - toute juste une décennie d’existence, et l’arrogance sanguinaire des tyrans juvéniles -, elle inaugurait pour la plus grande gloire de l’idée communiste une entreprise insensée : la collectivisation des terres, c’est-à-dire la confiscation des biens des paysans qui en possédaient et la liquidation des ennemis de classe.

    Pendant ce temps, dans la capitale, au grand jour et sous les applaudissements des maîtres du Kremlin, la nouvelle noblesse prolétarienne tapait la balle.

    C’est une séquence d’histoire que n’a pas rapportée Hergé, trop occupé à dénoncer les crimes du régime, dans les aventures soviétiques de son petit reporter bruxellois. Elle est pourtant vraie. Incroyable mais authentique.

    C’est un écrivain italien, témoin oculaire de cet événement extraordinaire, qui l’a relatée dans un livre de souvenirs paru après sa mort.

    Je cite donc ces lignes, qui sont de Curzio Malaparte, un des grands auteurs de la Péninsule, d’abord proche du fascisme puis opposant à Mussolini. On lui doit des récits de guerre saisissants, des essais politiques fulgurants mais aussi une maison, la « casa Malaparte », qu’il construisit lui-même, et qui est parfois considérée comme la plus belle maison du monde, et en tout cas l’une des plus curieuses, rouge et cubiste, calée sur un éperon rocheux de l’île de Capri et, orgueilleuse et mutine, dominant la mer et l’écume des jours. Le Mépris de Godard y a été tourné ; et ce n’est pas le moindre intérêt du film.

    Elles sont tirées de son livre le Bal au Kremlin

    « Karakhan était un magnifique joueur de tennis et il apparaissait tous les jours sur les courts du palais Spiridonovna ou sur ceux de l’ambassade d’Angleterre, vêtu d’un complet irréprochable en flanelle blanche. Il jouait d’une manière dégagée, souple, calme, en souriant. Toutes les dames du monde diplomatique, toutes les actrices et les beauties de la haute société communiste, les épouses des commissaires du peuple, des hauts fonctionnaires, des généraux soviétiques, accouraient et se pressaient autour des filets des courts afin de le regarder jouer.

    Il avait quelque chose d’un fauve quand il s’élançait sur le tapis de sable rouge [on jouait donc sur terre battue en 1929 à Moscou !], quand il tendait ou pliait le bras, quand il assénait son coup. Il ne jouait qu’avec des balles de tennis qu’il se faisait envoyer de Londres. Il disait en souriant, comme pour s’excuser, que les balles soviétiques manquaient d’élasticité. Puis, toujours souriant, il se tournait vers Lady Ovey et, avec quelque insolence plaisante, avec sa nonchalance d’homme supérieur, et dans un accent d’Oxford parfait, il disait : « Marx n’avait point prévu la supériorité des balles de tennis anglaises sur les balles soviétiques. C’est qu’il habitait dans Soho, et dans l’East End ; or, dans l’East End de Londres, on ne joue guère au tennis, isn’t it  ? ».

    Quoi ! Au moment même où, dans les campagnes, tout paysan qui cachait chez lui un sac de farine était fusillé comme ennemi du Peuple et adversaire du genre humain, la nouvelle nomenklature, qui recréait à sa manière une société proustienne attelée aux dogmes du marxisme-léninisme,   faisait venir d’Albion, bastion du grand Capital, ses obus ludiques et feutrés !

    Que la lutte des classes devait donc sembler subitement lointaine et indifférente, et qu’il devait bizarrement pâlir, l’astre de la révolution prolétarienne, lorsque le susnommé Karakhan évoluait sur les courts dévolus à ce sport bourgeois et individualiste sous les vivats d’un public mêlé composé d’arrivistes déguisés en communistes et de Britanniques pactisant avec ces Bolcheviks bien fashion et qui étaient definitely fréquentables puisqu’ils maniaient si habilement la raquette !

    Et peut-être que les Sujets de sa gracieuse Majesté se disaient, oui, au fond, que ce que les Armées blanches et des années de guerre civile, de famine et de misères extrêmes n’étaient pas parvenues à faire – civiliser et désarmer l’homme soviétique -, une balle de feutre, blanche alors comme l’était le coutil de flanelle des apparatchiks, pourrait le réaliser …

    Cette scène vous paraît invraisemblable ? Elle l’est. Vous peinez à la croire vraie, ou vous refusez même carrément d’y ajouter foi ? Vous avez des raisons. Mais vous avez tort. Car rien n’est inventé dans le rapport de Malaparte.

    Qui était ce Karakhan ? Un acteur, un pantin, une imagination d’écrivain ? Point du tout. Lev Karakhan fut un héros de la révolution russe, un de ceux qui crânement renversèrent le trône des tsars et jetèrent dans la fange l’ancienne aristocratie. Pour prendre sa place. Puis pour subir le même sort.

    Karakhan suivit avec éclat la carrière des honneurs. Il fut nommé vice-commissaire du Peuple pour les Affaires Etrangères, et tour à tour ambassadeur de l’URSS en Pologne, en Chine et en Turquie. Son nom, dans la langue des steppes orientales, signifiait prince Noir.

    Le prince Noir fut exécuté par Staline en 1937. Sa femme, Marina Semionova, danseuse adulée dans les années 30, vit encore ; en 2008, le théâtre du Bolchoï a célébré son centenaire avec faste.

    Mais n’anticipons pas. Nous sommes en 1929. Laissons donc le beau héros s’adonner à sa passion pour le tennis et croire, comme les membres distingués de la légation britannique le crurent sans doute eux aussi, que l’Internationale rouge et prolétarienne finirait par être écrasée, mais sans bruit ni larmes, par une vague plus forte qu’elle : l’Internationale de la balle de feutre.

    Pour l’heure, avantage à Son Excellence M. Lev Karakhan. Rira bien qui rira le dernier. Dansez, sautez et chantez l’allégresse des coups droits et des volées, des amorties et des services. Il restera bien du temps pour célébrer le plan quinquennal, le drapeau rouge, la société sans classe et le Petit Père des Peuples qui, semble-t-il, et c’est un problème que vous apprendrez à vos dépens, n’a pas beaucoup de goût pour le tennis et les tennismen invétérés, même si sa paisible datcha de Zoubalevo, près de Moscou, abrite elle aussi un court de tennis…

    Vous-même et votre public raffiné qui pour l’heure se masse au bord des lignes, vous finirez comme doivent finir les ennemis du peuple et du Parti. Mais vous ne le savez pas encore ; eux non plus ne le savent pas ; et le Petit Père des Peuples, tapi dans sa ruse, attend sans rien dire et fait mine d’approuver. Le miracle ne durera pas toujours. Mais chut !, il ne faut pas le dire : cela pourrait déconcentrer les joueurs.


    Curzio Malaparte, Le Bal au Kremlin, Denoël, 1985, pour l’édition française.

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