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David Brunat

  • L'étrange défaite

    2009-09-15 17:55:50

     

    « L’étrange défaite » : ces quelques mots résument le sentiment que j’ai ressenti et que nous avons été nombreux à ressentir au spectacle de cette étonnante partie qui a suivi un cours singulier, connu un dénouement inattendu, et sacré un vainqueur … inhabituel.

     

    C’est un plagiat. Ces mots sont empruntés au titre d’un livre, magistral, de Marc Bloch consacré à la défaite des armées françaises en 1940. Comparaison n’est pas raison et il serait pour le moins douteux, même pour les inconditionnels du Suisse, d’établir une quelconque correspondance entre la débâcle de 1940 et la défaite de Roger Federer en finale de l’US Open.

     

    Il n’empêche. C’est une étrange défaite. Que peu d’observateurs avait pronostiquée (moi le premier, car honnêtement je n’imaginais pas que l’Argentin l’emporterait, surtout dans les conditions où il s’est imposé). Qui a retenti comme un coup de tonnerre dans le ciel new-yorkais, tant l’invincibilité cinq années de suite réaffirmée du numéro 1 mondial sur le ciment de Flushing Meadows semblait ne pouvoir être mise en échec, qui plus est, par un grand échalas surpuissant mais un peu ballot, un barbu bizuth des finales en Grand Chelem et dont, disait-on, l’expérience matoise de Federer ne ferait qu’une bouchée. Et puis les statistiques : 6 rencontres entre les deux joueurs, 6 victoires pour Roger.

     

    Mais l’invincible Armada s’est échouée.

     

    L’exploit de Del Potro est indéniable. Ne mégotons pas notre admiration. Il n’a jamais tremblé, même quand il était au plus bas, même quand il acheva (c’est le cas de le dire) un set avec deux doubles fautes consécutives, une performance peut-être inédite à ce niveau de jeu.

     

    J’ai aimé son côté « tête brûlée » et cette façon d’assumer l’aspect monolithique et pas très finaud de son jeu. J’ai admiré sa régularité au service (65 % de premières, contre 50 % pour Federer) et l’extrême qualité de sa deuxième balle. J’ai salué son culot et son relâchement. Et je suis resté baba comme tout un chacun devant la puissance inhumaine, presque animale, de son coup droit, même si je préfère la philosophie à coups de marteau (Nietzsche) au tennis à coups de marteau.

     

    Quant à son adversaire, quintuple tenant du titre très conquérant par moments, mais par moments seulement, il a été à deux vitesses.

     

    Bousculé à l'échange comme il avait été bousculé au service à Wimbledon contre Roddick, parfois moribond sur son propre service, ne sachant pas profiter des baisses de régime de Del Potro, Federer a surtout gâché d’innombrables occasions, comme il l’a d’ailleurs reconnu lui-même après le match. Ainsi, sur 22 balles de break, il n’en a transformé que 5 (voilà qui rappelle les 14 balles de break obtenues par Tsonga lors de son match contre Fernando Gonzalez pour 1 seul break réalisé). Ainsi peut-il se les mordre d’avoir perdu le 2e set au jeu décisif alors qu'il servait pour son gain à 5-4.

     

    Après tout, il arrive aux plus grands champions, et même au plus grand de tous qu’est Federer, de rater des coups, des occasions, des rendez-vous et des matchs.

     

    Jusque là, pensera-t-on, c’est la dure loi du sport …

     

    Sauf que. Je tiens pour indubitable que le Suisse n’avait jamais perdu en Grand Chelem en ayant le match autant en main. Rien à voir avec ses défaites consécutives contre Nadal à Roland-Garros, ni même contre Nadal à Wimbledon l’an dernier (où l’Espagnol méritait de l’emporter), voire à l’Open d’Australie cette année (où la balance était égale). C’est la première fois de sa carrière qu’il laisse filer une finale, qui plus est contre un novice du genre.

     

    Jamais on ne s’est dit, sauf quand il s’est mis à « balancer » dans le 5e, que cette 6e victoire consécutive à Flushing n’était pas à sa portée. Bien au contraire : elle était inscrite dans la logique des choses.

     

    Autre élément assez étrange, son comportement sur le court.

     

    On le disait armé de la sérénité d’un moine bouddhiste depuis qu’il est papa. Et on l’a vu fébrile et crispé. Fatigué voire esseulé en fin de partie comme il ne l’est presque jamais, lui l’athlète accompli qu’on croirait parfois insensible à l’épuisement physique comme aux blessures. Et surtout, bougon et se prenant le bec sur le court ou depuis son banc avec l'arbitre de chaise sur des balles litigieuses et des points de règlement. Toutes choses qui ne lui ressemblent pas.

     

    Toutes choses heureusement contrebalancées par ses déclarations d’après-match, très fair-play et élogieuses pour Del Potro, bien au-delà des amabilités d’usage. Et pas rancunier pour ce « double mètre » mal rasé qui l’a assommé de coups et envoyé au tapis en prenant sa revanche sur leur dernière demi-finale de Roland-Garros, où le géant de Tandil avait été à deux doigts de créer l’exploit. Déjà. On l’avait trop vite oublié.

     

    J’avoue que j’ai longtemps cru que Federer finirait par s’imposer, comme il l’avait fait contre Haas à Roland. C’est le maître absolu des renversements et des coups de théâtre. Mais cette fois-ci, le coup de théâtre n’a pas eu lieu.

     

     

    Je ne sais pas pour finir quoi penser de la représentation donnée hier soir par ces deux grands artistes, tant le match a été contrasté et inégal, alternant phases de jeu insipides et moments de grand flamboiement tennistique.  

     

     

    Ce n’est pas une tragédie, en tout cas. Foi de Federer, qui faute d’avoir conclu son match de la plus belle des façons, a livré en paroles une belle conclusion empreinte de bon sens et de sagesse : "On ne peut pas tout avoir. J'ai passé un bel été, je ne suis pas trop déçu parce que je crois que j'ai fait un beau tournoi malgré tout. J'ai eu ma chance, je ne l'ai pas saisie."

     

     

    Portrait d’un homme heureux, bien que vaincu. Et cela, c’est peut-être une vraie nouveauté chez Federer. Etrangère mystère que la paternité …

     

     

     

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