2009-09-06 18:06:59
L’un des plus beaux hommages au tennis que je connaisse se trouve dans le dernier livre d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne.
Ce texte émouvant qui a connu un juste succès relate sans fioritures la vie authentique de personnages rencontrés par l’auteur. Tout y vrai, sobrement rapporté, sans effet de plume. L’un des principaux héros en est un magistrat nommé Etienne Rigal, qu’un cancer du péroné dans sa jeunesse a rendu unijambiste.
Du temps où il se servait de ses deux jambes, le jeune sportif, futur juge éclairé et défenseur des ménages surendettés, prenait son pied en tapant la balle.
L’infirmité qui fondit sur lui a mis un terme douloureusement définitif à sa fréquentation des courts. Les désertant, il n’a pas pour autant tiré un trait sur sa passion du tennis …
Il aurait pu se mettre au handisport et échanger des balles en fauteuil roulant. Il a préféré inventer une nouvelle discipline : le tennis cérébral.
« Moi, confesse-t-il dans ce livre, quand je suis aux cabinets, je compte des points de tennis. Je les visualise. Je n’ai plus joué au tennis depuis vingt ans mais dans ma tête j’y joue encore et je sais que ça me manquera jusqu’à la fin ».
Que faire aux cabinets ? Siffloter. Bouquiner. (Henry Miller a même consacré à cette importante question une étude joliment et logiquement intitulée Lire aux cabinets, que pour ma part j’ai lue … où il était recommandé de lire). On peut aussi chantonner. Ou envoyer et recevoir des SMS. Ou bien encore ne rien faire du tout, juste attendre - comme l’on dit - que cela se passe. Mais penser au tennis ?!
Compter des points depuis ce qui n’est pas une chaise d’arbitre, élaborer par l’imagination des séquences de jeu, des plans tactiques, des combinaisons complexes, et ce faisant construire dans sa tête des matchs entiers, haletants, indécis jusqu’au dernier point, voilà qui est peu commun.
Cette occupation ne prouve-t-elle pas, en même temps qu’un amour total du tennis, une capacité de représentation et d’anticipation tactique exceptionnelle ?
Il me plaît d’imaginer ce juge en deuil de vraies parties adonné à ce substitut sportif en un lieu peu propice, je crois, à la dignité judiciaire ; et je le vois, cet original des tribunaux, semblable à un certain pianiste emprisonné qui, privé de son instrument, avait dans le silence de sa cellule dessiné sur un carton grossier un clavier sur lequel chaque jour il répétait gammes, accords, arpèges, accords, gammes, avant d’interpréter, sans notes ni public, les œuvres du répertoire …
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