2011-09-17 22:37:36

Un « mode d’emploi du tennis »? Tiens donc ! « Bizarre », je me dis. Il y aurait donc des modes d’emploi pour apprendre à jouer ou se perfectionner au tennis, comme il existe des notices pour se servir d’un ordinateur ou régler son congélateur ? Tous les joueurs savent bien que non, que les coups du tennis ne s’apprennent pas dans les bouquins et que la pratique assidue des courts vaut mieux que tous les cours au tableau noir ou sur cahiers quadrillés.
Et puis on reste d’abord un peu interdit devant la couverture orange flashy sur laquelle se découpe la silhouette noire d’encre d’un gars au service. Beau contraste très « arty », mais quoi ? Est-ce le catalogue d’un designer en vue ? Un flyer pour une soirée branchée et acide »? Un projet d’affiche pour une célèbre marque de téléphones qui aime bien l’orange ? Euh, non. C'est vraiment sur la balle jaune, mais en mode orange. Ah, mes yeux tombent enfin sur la signature, en haut et en plus petits caractères, et toc c’est une griffe rassurante et engageante : Paul-Henri Mathieu !
Ce livre, donc, je l’ouvre avec appétit comme tous les bouquins sur le tennis, et le premier sentiment qu’il me procure est, j’y insiste, d’ordre esthétique : « Vache, il est beau ! ». Une couv très graphique, je l’ai dit, mais à l’intérieur aussi c’est beau, maquette aérée, illustrations élégantes, typo sympa. Classe. Un bon point surtout pour un ouvrage à caractère technique mais qui, voilà, a pris le temps d’être non seulement précis mais aussi soigné.
Tous les coups, les enchaînements, les entraînements, la récupération, la stratégie, le mental, l’équipement, etc. sont passés en revue avec une exigence de clarté et de concision qui mérite vraiment d’être saluée.
C’est marrant aussi parce qu’on voit PHM dans toutes les situations, tapant la balle mais pas seulement ; le parti-pris du livre est que chaque geste est commenté avec des mots (ça c’est logique) mais aussi explicité et rehaussé par un ou plusieurs dessins du maître en pleine action (c’est plus original).
Dans ces pages, Paulo est un peu l’homme à tout faire : auteur, coach sportif, historien (rapide) du tennis et (auto)biographe mais aussi héros de la planche à dessin. Je n’ai pas compté le nombre de croquis qui le représentent, mais il doit friser la centaine. On le voit partout ! Comme c’est un joueur sympa, qui n’a pas le melon et qui n’a jamais fait parler de lui qu’en bien (même s’il n’a hélas peut-être pas eu la carrière que son immense talent laissait augurer), on ne sature pas. Au contraire. C’est rigolo de le voir frapper un revers ou poser une volée, mais aussi brandir la coupe du vainqueur (à Moscou en 2002, une superbe victoire quelques semaines avant la pénible finale de Coupe Davis contre la Russie …), pédaler sur un vélo d’entraînement, sauter à la corde, répondre à une interview et même, page 152, juste sourire au lecteur sur une pleine page, genre « Salut les gars, à la prochaine !».
Pas de jargon ou de trucs chiants sur la technique, juste l’essentiel sur l’art de la gestuelle et du placement, les types de prises et de frappes et la vaste palette des coups et des tactiques. A vous de mettre en pratique les leçons du pro, et ça c’est une autre paire de manches (de raquette), mais c’est votre problème.
J’ai été attiré par d’autres choses encore.
D’abord des vétilles : quelques erreurs factuelles (qui n’en commet ?). Par exemple, un beau dessin représente deux joueurs pénétrant sur le Central de Wimbledon thermobag sur l’épaule. Que je sac, euh, que je sache, ils bénéficient de porteurs et font leur entrée les mains vides, chose d’ailleurs assez unique dans les tournois de tennis et qui ajoute à la « touch » désuète et aristo de Wimbledon. Par ailleurs, Suzanne Lenglen n’est pas « une joueuse des années trente » (p.146) puisqu’elle mit un terme à sa carrière en 1926-1927. Enfin, ici et là (p.146 aussi) on lit « Rolland-Garros ». Qu’on se le dise : si le pilote avait deux « ailes » à son avion, il n’avait qu’un «l» à son prénom.
Sinon, j’ai appris que Paulo avait été le plus heureux des hommes pendant ses années de formation à l’académie de tennis de Nick Bollettierri en Floride et qu’il avait eu là-bas le même entraîneur qu’Agassi … lequel relate dans son autobiographie Open combien cette académie fut pour lui une page cauchemardesque de sa jeunesse. Pour l’un, l’enfer, pour l’autre le paradis. Comme quoi !
Je ne savais pas que PHM avait un frère professeur de tennis, prénommé Pierre-Yves, pardon, « PYM ». On doit aimer les prénoms composés dans la famille Mathieu. Chez les Tsonga aussi, d’ailleurs.
Adeptes de la balle jaune, fondez sur cette couverture orange et mordez à pleines dents dans ce menu gourmand du chef Paulo. C’est à la fois un manuel technique et un discours de la méthode, un objet graphique réussi et une déclaration d’amour au tennis. Bref, un livre à dévorer.
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2011-06-03 16:06:43
Quelques impressions sur Roland-Garros 2011. Mais sur l’autre tournoi, celui dont personne ne parle : celui des jeunes. Un mien cousin, entraîneur d’un des meilleurs espoirs féminins de la planète, m’invite à suivre sa jeune prodige. J’assiste à trois rencontres. Toutes différentes et toutes également passionnantes. Les médias n’en feront aucun cas, même si la championne en herbe compte parmi les dix premières mondiales et pratique un tennis puissant, explosif, spectaculaire et plein d’une vitalité pas toujours bien canalisée mais qui a pour pendant une fraîcheur irrésistible qui n’appartient qu’à cet âge. Roland-Garros ? Chez les juniors, c’est tout pareil et tout différent à la fois. Les règles sont évidemment les mêmes, comme le sont les balles, la surface, l’arbitrage (même si les juges de ligne sont moins nombreux). Et la qualité de jeu soutient bien souvent la comparaison avec certains matchs du « grand tableau ». Mais c’est quand même un autre grand Chelem. Pourquoi ? Première raison, les tribunes sont clairsemées. Le public se compose de proches des joueurs, d’agents chargés de déceler les talents et de quelques curieux qui veulent juste voir du beau jeu, et qui ont bien raison ! Même lorsque la protégée de mon cousin évolue sous un soleil de plomb sur le court numéro 1 (le plus beau, et de loin, de tous les courts de la porte d’Auteuil, n’est-ce pas cher Jean Lovera !), qui plus est en étant opposée à une française, l’arène circulaire est au trois quarts vide. Et inutile de dire qu’on ne verra jamais une image de ces affrontements juvéniles à la télévision, qui n’a d’yeux que pour les vedettes. Et puis, autre différence, il n’y a pas d’argent en jeu. Les juniors en effet ne gagnent pas un centime sur les courts. Pas directement. Aucun prize money à escompter, et aucun point non plus à glaner à l’ATP ou à la WTA dans ces compétitions junior. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils jouent pour du beurre ! Tout travail mérite salaire, même et surtout quand on a quinze ans. Ils ont des contrats avec des sponsors, parfois des bourses, des aides, bref des facilités financières. Ils progressent et peuvent espérer sortir rapidement de l’anonymat, jouer en parallèle le tournoi des « grands » (comme l’a d’ailleurs fait la Française Caroline Garcia cette année), etc. Mais si le business rode comme partout ailleurs, il est prié de demeurer à la lisière des courts. Enfin, ces jeunes pousses conquérantes offrent le spectacle fascinant d’individus en formation qui sont à la fois des joueurs et des joueuses de tennis accomplis et … des (grands) enfants. Des êtres déjà devenus des champions mais encore en devenir. Des pros en culotte courte. Les parents bien souvent sont au bord du court – pour le meilleur et pour le pire. Le coach est, lui, comme un père de substitution. Tour à tour il encourage, applaudit, rassure, console, cajole. Son rôle, on l’a compris, ne se limite pas à un apprentissage technique : c’est un magister, mais aussi un grand frère, une nounou, un psy. Car les nerfs lâchent vite, le jet de raquette est fréquent, les gros chagrins affleurent dans la défaite. Que croyez-vous donc ? Les sanglots sont durs à réprimer dans cet âge encore tendre. Et, dans l’adversité, le junior en désarroi guette et quête tout signe de soutien de son entourage. On se croirait par moments au bac à sable, mais les gros bébés sont ici des Formule 1 de la raquette. Le coach est aussi un dresseur. Pendant les rencontres il donne des ordres : « Calm down ! ». « Move ! ». Après, il analyse, corrige, répare. Ces mécaniques-là sont fragiles et demandent des soins particuliers. Admirables juniors ! L’avenir est devant eux. Seront-ils à la hauteur des espérances qu’ils inspirent et qu’ils conçoivent eux-mêmes ? Ils ont leur destin en main. Mais l’avenir n’est jamais écrit. Emouvant spectacle de ces héros en construction ! Corps d’athlète, gestes de champions, attitudes de guerriers et âmes de marmots trop vite grandis. Ces petits Mozart méritent plus, je crois, que l’indifférence de la télévision et du grand public.
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2011-04-23 11:23:59
Quelques notes à peu de jours du tournoi. Des notes de musique. « Des instruments à corde » ! C’est la réflexion qui me vient à l’esprit chaque fois que je descends les marches du Musée du Tennis à Roland-Garros. La scène est au sous-sol. Vigies fièrement dressées derrière leur écrin de verre comme des soldats à la parade, des raquettes de toutes les époques accueillent le visiteur. On dirait qu’elles leur font une haie d’honneur. Salut à vous, vieux tamis retirés des champs de bataille ! C’est cette armée de bois, de vieux cuirs, de boyaux fatigués, d’acier et de fibres de carbone qui forme l’ouverture du circuit muséographique. "Ouverture" au sens musical aussi ? Peut-être bien, surtout quand les lieux, renonçant à leur vocation première de faire entendre la douce musique des balles frappées et de donner une représentation du rythme sportif, s’ouvrent à d’autres notes, d’autres instruments, d’autres mesures : des concerts de jazz ! du coup, ce défilé de vieilles raquettes exposées en vitrine pourrait avoir sa place dans un auditorium ou un conservatoire ; il suffirait qu’elles soient muées en altos et violoncelles, avec le même alignement vertical et parfait qu’on peut admirer au Musée. Il y a des livres à écrire sur les rapports entre le tennis et la musique. Il existe, je crois, une correspondance secrète, originelle et presque sacrée entre ces deux arts. Un instrument de musique doit être accordé ; autrement, pas de tonalité juste et des couacs insupportables. Une raquette, c’est un peu pareil. Gare aux fautes, aux mauvais bruits de balle quand le cordage n’est pas bon et quand il rompt ! « Le cordage, c’est l’âme de la raquette », disait Arthur Ashe, un musicien des courts, tendance jazzy. Accord parfait : la balle bien frappée produit un bon son, une musique agréable, mieux : une harmonie. Elle fait swinguer celui qui la manie et vibrer ceux qui regardent ce dernier, du moins si c’est un champion – un virtuose ! – des courts. Le toucher de balle aurait-il partie liée avec l’art de caresser une guitare ou de toucher un piano ? Dans les deux cas, il faut faire des exercices, des échauffements. Répéter inlassablement. Pas d’impros brillantes sans ces préalables répétés jour après jour. Que croyez-vous donc ! Le tennis a lui aussi son solfège et ses gammes. Jadis, ses instruments étaient en bois et en boyau, comme un violon. L’art de fabriquer une raquette s’apparentait à celui des luthiers. Et les spécialistes savent bien que l'illustre société Babolat faisait dans la corde de violoncelle avant de se lancer, vers 1875, dans la confection de cordages pour le tennis. Signe de cet accord profond et historique entre les deux mondes ! Enfin, on ne compte plus les anciens tennismen qui se lancent dans la musique, soit qu’ils manient une gratte et tapent sur la batterie comme des acharnés après avoir tapé dans la balle pareillement, soit qu’ils fassent vibrer leurs cordes vocales comme notre Yannick national. Que la zique et la raquette aient des liens intimes, ils en savent quelque chose, les Noah, McEnroe, Pat Cash et autres CharlElie Couture, Martin Solveig ou encore Torben Ulrich (un gars extraordinaire : ancien top 100 des années 70 et joueur de Coupe Davis, mais aussi jazzman de haut niveau qui se produisit avec Sidney Bechet, Louis Armstrong, Stan Getz ou encore Miles Davis, et pour finir c'est le papa du leader mythique de Metallica Lars Ulrich) ! Des as de la raquette avec un violon d’Ingres dans leur housse, ou à rebours des professionnels de la musique avec une raquette jamais loin de leurs synthés, micros et platines. Aussi quelle magnifique idée d’avoir fait entrer le jazz à Roland-Garros ! Le son mat et claquant d’une volée, le sifflement arrondi des balles liftées, les soufflements et cris des gars qui se les échangent, les trilles du serveur qui enchaîne les aces dotés d'un si beau timbre, les ruptures de rythme ou au contraire la régularité d'un métronome : un match de tennis est un concert pour deux instruments à corde (et en double, un quatuor à cordes), avec tonalités multiples et partitions infinies. C'est un concert parfois indigeste – cacophonique, plein de bémols et de « canards » – mais parfois il est aussi sublime qu’un blues endiablé d’Armstrong, aussi chavirant qu’un be-bop syncopé ou qu’un ragtime contrapunctique, aussi haletant qu’une impro de Dexter Gordon. Et quand les adversaires sont bien accordés en se donnant la réplique de part et d’autre du filet, on dirait un duo de saxophonistes en fusion dialoguant avec leur instrument comme de vieux compères bavards et créatifs. Jazz à Roland ? « Mesdames et messieurs, un peu de silence, les joueurs sont prêts ». En avant la musique !
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